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Evénement / Débat
Exercice du métier | Qualité de l’information

Séminaire conjoint La Vie – CCFD – Alliance internationale de journalistes

Forum Social Mondial, Porto Alegre, Jeudi 27 janvier 2005

par Manola Gardez

Du village global au village nomade : quels enjeux pour une information citoyenne ?

Table ronde 1 : "Quels regards sur l’autre dans l’information Nord – Sud ?" Modération : - Benoît Berger du CCFD - Philippe Merlant, journaliste à La Vie

Intervenants :
- Paulo Cannabrava, journaliste et président du conseil de l’Association nationale de la propriété intellectuelle des journalistes professionnels du Brésil (APIJOR)
- Jean-Charles Descubes, archevêque de Rouen, président de la commission sociale de l’épiscopat français
- Nathalie Dollé, journaliste, coordinatrice en Europe de l’Alliance internationale des Journalistes
- Michel Warschawski, écrivain et journaliste, président du Centre d’Information Alternative (AIC) de Jérusalem
- Siddhartha, journaliste, fondateur du collège des journalistes d’Asie du Sud-Est "Transforming Words/Firewords", coordinateur en Inde de l’Alliance internationale des Journalistes

***

« Pas d’autre monde possible sans une autre information possible », lance Philippe Merlant, journaliste à La Vie, en ouverture de cette première table-ronde. L’objet de ce séminaire est bien de questionner l’information en tant que facteur potentiel de construction d’une citoyenneté planétaire. Les deux tables rondes serviront donc à éclairer deux points majeurs : la question du choc des civilisations, et celle de la participation citoyenne.

Jean-Charles Descubes commence par rendre hommage aux médias « qui participent à la prise de conscience planétaire ». Le risque essentiel serait que nos sociétés s’uniformisent à partir de modèles économiques et idéologiques. Mais aussi que les médias, en se substituant aux anciennes « places publiques », prétendent devenir la nouvelle conscience de l’humanité. Prétention d’autant plus exhorbitante que nous avons tous connu, lors de la première guerre du Golfe par exemple, ce sentiment d’être manipulés par l’information. Deux nouvelles contraintes ne facilitent pas cette mission d’intérêt général que devraient exercer les médias : d’abord, l’information est devenue une marchandise, soumise à des intérêts particuliers ; ensuite, elle s’organise à travers des empires financiers et les actionnaires ne laissent faire… que tant que l’entreprise reste prospère ! L’archevêque de Rouen émet quatre suggestions : éviter la présentation binaire des situations (qui oblige chacun à « choisir son camp ») ; multiplier les espaces de dialogue et d’échange pour éviter que l’information impose une manière de penser ; exiger que les pouvoirs publics garantissent le pluralisme ; créer une structure permanente qui confronte les informations venues du Nord et du Sud. Il conclut en rappelant qu’à l’inverse de la tendance médiatique dominante qui consiste à « classer » les gens, l’Evangile nous invite à considérer l’autre comme un sujet à part entière.

Michel Warschawski nous expose sa vision du « Mur » construit en Israël ; « Ce n’est pas simplement un mur entre Israéliens et Palestiniens. Il traduit la volonté de couper le monde en deux pour provoquer une guerre globale, permanente et préventive, dont nous ferons aussi les frais dans nos pays ». Il souligne que ce ne sont pas les médias qui sont principalement responsables de cette situation. Au contraire : de manière générale, au Proche-orient, les journalistes font bien leur travail. Par exemple, les correspondants qui couvrent la situation dans les territoires occupés le font généralement très consciencieusement. Le problème vient plutôt de l’usage de certains mots : « Ainsi, les actions israéliennes sont généralement qualifiées de “représailles” alors que ce n’est jamais le cas des attentats palestiniens ». Ainsi s’impose une grille de lecture biaisée des événements. L’autre problème tient à la dimension culturelle : spontanément, un journaliste occidental se sent plus à l’aise à Tel Aviv qu’à Ramallah. Il faut travailler sur cet aspect. Et, comme Michel Warschawski le souligne, « faire porter une grande partie de nos efforts sur les grands médias qui ne sont pas des ennemis… »

Nathalie Dollé renchérit sur les propos du journaliste israélien en posant la question de l’autre, des autres, dans les médias. Car il y a plusieurs catégories d’“autres”, avec un traitement bien spécifique pour chacun. Les médias français, notamment les principales chaînes de télévision, sont des « machines à fabriquer des autres » : des étrangers bien sûr, mais aussi des « autres de l’intérieur », qui habitent des quartiers différents ou vivent dans des sphères particulières. « Depuis le 11 septembre, on a découvert que les porteurs du mal étaient aussi en France : les autres sont chez nous et, en plus, ils réclament certains droits ! ». Du coup, l’autre chez nous serait encore plus dangereux – selon les médias dominants, bien sûr ! – car « ingrat et insidieux »… En colportant ainsi cette image, ces médias ne jouent pas un rôle de médiation, mais plutôt de division. Constatant que la complexité est, par essence, « anti-journalistique », Nathalie Dollé pense que la première chose à faire est de retrouver du temps pour aller au fond des choses et éviter le piège du traitement binaire (« bien » contre « mal ») de l’information. « L’outil essentiel, c’est le temps, sinon on va chercher les infos chez les collègues, un point c’est tout ! »

Approuvant cette invitation à « ralentir », Siddhartha a rythmé son intervention de plusieurs histoires et métaphores. Il a raconté l’histoire de cet évêque brésilien qui voyait dans le fait que les gens mangent avec leur main un signe de pauvreté alors que tout le monde essayait de lui expliquer le contraire : « Cette anecdote illustre bien les difficultés du dialogue interculturel. » En utilisant la métaphore de l’arc et de la flèche, il nous a montré que « sans tension intérieure il n’y a pas d’effet extérieur » et s’est interrogé : « A quel travail intérieur nous invitent donc les médias ? ». Insistant sur le rôle de l’écoute et du dialogue pour éviter le piège du « choc des civilisations », il nous a invités à explorer tous les aspects positifs des différentes cultures.

Paulo Cannabrava a souligné que la communication était la clé de la construction d’un autre monde. Mais comment concevoir "une information qui soit un facteur positif de solidarité mondiale" ? Le Brésil, par exemple, est un pays "conquis par la pensée nord-américaine" et les nouveaux colons n’ont eu besoin de tirer aucun coup de feu pour cela. Comment, dès lors, construire « des moyens de communication au contenu libérateur » ? Le journaliste brésilien a déploré que les écoles de journalistes produisent des salariés adaptés aux grands médias, mais généralement peu aptes à créer des médias alternatifs. « Il faut créer des réseaux locaux et nationaux pour s’opposer à l’information globalisée ».

Au total, l’ensemble des intervenants ont donc souligné l’importance d’une approche complexe des événements, d’un travail critique sur les mots, du sens de l’écoute et du dialogue entre les différentes civilisations.

Table ronde 2 : « Partager une information citoyenne et planétaire »

Animateurs : Linda Pollack (alliance de journalistes) et René Valette (« les amis de La Vie »)

Intervenants : Diana Senghor, institut Panos Afrique de l’ouest. Sénégal. Norman Stockwell, association mondiale des stations communautaires. USA Oriana White, ipaz (agence de presse pour la paix). Brésil Patrice Barrat, fondateur de l’agence de presse « article Z », France Oswaldo Leon, ALAI (agence latino-américaine d’information)

Diana Senghor L’ « information citoyenne et planétaire » est un intitulé ni naturel ni évident. Vu d’Afrique il peut même paraître contradictoire. Une information citoyenne présente ces caractéristiques :
- Elle reflète les préoccupations et les intérêts des différentes strates de la société.
- Elle permet aux citoyens de faire des choix politiques qui concerne leur vie.
- Elle permet un contrôle permanent sur les élus.
- Elle aide les citoyens à agir.
- Elle est produite d’une façon éthique qui vise le respect des droits de l’homme et de la déontologie.

La qualité de la presse en Afrique est en nette amélioration. Il y a 15 ans, les états en possédait le quasi-monopole. Aujourd’hui, même les plus petites nations comptent une dizaine de quotidiens et des dizaines voire des centaines de radios locales. Aujourd’hui, des lois garantissent un pluralisme qui est observé par différentes organisations. La situation est loin d’être parfaite mais la dynamique est lancée…

La pluralité est constitutive d’une presse citoyenne parce qu’elle contribue à la transparence des processus électoraux et parfois à la consultation de la population. (exemple des griots du Libéria qui utilisent les radios pour resserrer les liens entre les trois communautés sur différents pays voisins afin de lutter contre la guerre…)

Mais la naissance d’une information citoyenne et donc pluraliste a rapidement conduit à l’appropriation des médias par des intérêts particuliers. Dans les années 90, « le printemps des médias africains a fleuri pour les princes et les marchands locaux. » L’argent et le pouvoir ont été renforcés par ces nouveaux outils détournés de leur objectifs initiaux. Les « journalistes mercenaires » sont apparus. Très mal payés le plus souvent. Et « il n’y a pas de liberté d’expression quand les journalistes ont faim. » A méditer. Le concept même de « radio communautaire » devient : par et pour la communauté. Exclusivement. Si quelques médias citoyens résistent encore au niveau local, il n’en existe en revanche aucun sur le plan national.

Les sources d’informations africaines nationales et internationales dépendent complètement de sources « des pays du nord ». Une relation à sens unique qu’il faut modifier.

Quelques pistes : Au Bénin, Panos a ainsi appuyé les « organisations civiles » pour qu’elles développent des débats dans les radios. Panos a encore encouragé un partage national d’information locale pour dépendre moins de l’étranger et créer une synergie régionale. C’est ainsi que de jeunes journalistes ivoiriens ont bénéficié de stages avec leurs homologues de pays limitrophes pour travailler sur « l’accueil des étrangers », les articles ont été publiés en commun dans l’ensemble de la zone. Panos a encore mis en place une banque d’échange de programmes régionaux en peul et aidé à la mise en place de « maison de la presse » dans 5 pays d’Afrique de l’ouest pour encourager l’accès aux nouvelles technologies de l’information, outils de diversification des sources et de fonctionnement en réseau.

Il est nécessaire de garantir le droit à l’information en faisant la promotion de normes journalistiques et de pratiques éthiques. « Flamme d’Afrique » est une illustration concrète de cette préoccupation. Ce journal ne vit que le temps des forums sociaux régionaux ou mondiaux. Tous les articles rédigés en anglais ou en français sont ensuite imprimés et distribués puis mis en commun sur un site. Le but est de pérenniser l’expérience qui assurerait la visibilité des mouvements sociaux dans plusieurs pays d’Afrique et fournirait des analyses de la mondialisation. La perspective serait encore d’élargir la capacité de production d’informations vers la radio ou la télévision. Dans ce sens un « forum africain de la communication »sera organisé en 2007.

Norman Stockwell Il travaille pour « world community », radio alternative américaine qui emploie 6 salariés mais qui fonctionne surtout grâce à 400 volontaires. Elle diffuse des informations et de la musique, elle utilise plusieurs langues. La révolution des nouvelles technologies permet une démocratisation des médias, notamment de la radio : il est très simple de produire un programme sur son ordinateur personnel. I Il apparaît donc un nouveau « public » à la fois émetteur et récepteur. Cette légèreté de fabrication favorise les échanges en réseaux locaux mais aussi étrangers, elle accélère aussi la vitesse de propagation de l’information.

La situation de concentration aux Etats-Unis devient effrayante, en conséquence la demande de médias alternatifs est en constante augmentation. Aujourd’hui il semble que les questions de médias appartiennent au public. En juin 2003, un million de lettres ont été envoyées pour protester contre le renforcement du pouvoir des grands médias.

Beaucoup de gens à travers le monde n’ont pourtant pas encore accès à ces technologies. Il faut nous mobiliser pour garantir une distribution de l’info à tous et inventer des modes de financement. « Radio sans frontière » partage ainsi des programmes et met en commun des émissions. « Nous pouvons donc être raisonnablement optimistes. » Pour la journaliste Juliana Bertolucci, « l’information citoyenne » est une redondance. Il faut reparler du « software libre » pour donner à chacun les moyens d’accéder et de produire de l’information.

Oriana White Il est nécessaire de s’attarder sur la grande question de la propriété intellectuelle en Amérique latine aujourd’hui. Ce fameux droit d’auteur ne doit pas disparaître avec le développement d’internet ni se perdre dans la presse qu’elle soit alternative ou « grand public ». Les grands moyens de communication coûtent chers, il faut certainement penser à d’autres formes, moins onéreuses et moins technologiques comme les échanges organisés de paroles. Chaque être humain doit pouvoir recevoir et envoyer des informations. Il faut nous battre pour ce droit planétaire.

Michael Warschawki, fondateur de « the Alternative Information Center » à Jérusalem. Il donne un exemple de distribution massive de caméras vidéo et de la formation rapide d’habitants de villages palestiniens quand les grandes chaînes télé et agences de presse ne pouvaient plus y accéder. De très nombreuses radios et télévisions locales palestiniennes ont joué un rôle bien plus important que celui de l’information de proximité. Elles ont créé un véritable processus de participation électorale en rendant compte très concrètement des enjeux.

Philippe Merlant, rédacteur en chef adjoint à « La Vie ». Les médias alternatifs peuvent aujourd’hui être précurseurs dans le développement de la coopération entre médias ( en 2002 et 2003, une quarantaine de média a fait une couverture commune du Forum Social Mondial…) et dans l’effondrement de la barrière entre producteurs et consommateurs d’information.

L’information est aussi un bien commun. Peut-on imager un contrat mondial sur le modèle de celui de l’eau ?

Patrice Barrat Son travail avec les ong a commencé dans les années 80 parce qu’elles étaient sur le terrain et se demandaient comment faire passer leur message. Une brèche semblait ouverte : comment profiter de l’ouverture à la société civile pour imaginer d’autres types d’information ?

L’opération « mad mundo » est une démarche pour raconter le monde tel qu’il tourne à partir de « personnes » qui subissent de plein fouet la mondialisation. Les journalistes se mettent « à leur service » pour mener l’enquête et comprendre. 5 ou 6 films ont ainsi été diffusés sur les « grandes » chaînes de télévision de plusieurs pays. Le premier était consacré à un ouvrier de chez Ford à Sao Paulo qui a perdu son emploi. Les journalistes ont rencontré, au nom de ce brésilien, le gouverneur de la banque centrale, la direction du constructeur automobile, un ouvrier français du même secteur, une ong… Le même schéma a été appliqué à la veuve d’un pilote américain mort le 11 septembre, à une jeune fille, icône de la lutte contre le sida en Afrique du sud et complètement oubliée ensuite… En parallèle au tournage du film, le « processus reste ouvert » sur internet où chacun peut prendre et donner des informations sur l’enquête en cours. « Mad mundo » prévoit des dossiers sur la diversité culturelle ou le syndrome du tsunami, en espérant faire un magazine régulier, par épisodes. Tout en affichant ce processus ouvert parce que « dans les rapports de force, tout est toujours en mouvement. »

Il est temps d’en terminer avec les « grandes messe médiatiques » qui ne cessent d’opposer et de préparer des guerres pour faire des médias au sens propre, un débat démocratique et citoyen. En même temps, une difficile expérience d’échange filmé entre participants aux forums de Davos et de Porto Alegre en 2000 a cruellement révélé la quasi-impossibilité de dialogue. Les « tables de controverse » puis « bridge initiative » ont pour ambition de créer les conditions d’un débat public entre ong et institutions internationales. Puisque tout le monde semble souffrir des mêmes frustrations face aux médias, les nouvelles technologies pourraient permettre des alliances différentes. Des professionnels alliés à la société civile imagineraient des contenus plus forts. Il est possible de créer des « capacités d’éditions planétaires ». Un label unique de qualité garantirait des contenus variés sur les différents enjeux mondiaux : sources différentes, cultures différentes, programmes différents tourneraient en dialogue des forces en conflit.

Date de publication 3 avril 2007
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